Mon grand-père s’appelait Henri.
« Henri-Désiré, comme Landru ! » avait-il coutume de dire, avant d’ajouter avec un gros rire : « Mais moi je n’ai jamais fait frire ta grand-mère ! Et pourtant ce n’est pas l’envie qui m’en manque quelquefois ! ».
Ils s’étaient connus pendant la guerre, celle qu’on appelait la Grande, parce qu’on croyait qu’elle serait la dernière. Mon père était né quelques 19 ans plus tard, petit dernier d’une famille de huit garçons qui ressemblaient tous étrangement à leur père, tels qu’on peut les apercevoir sur quelques photos jaunes de l’époque.
« Regardez-moi ça, tonnait mon grand-père, on ne pourra pas accuser votre grand-mère d’inconstance ! Ils ont tous quelque chose de moi ! ».

Mon frère aussi lui ressemble, je crois, de plus en plus d’ailleurs et ça doit bien lui plaire, même si son gros rire hante l’éther désormais.

Mon frère – qui s’appelle aussi Henri, tout court, les traditions familiales ont leurs limites - a hérité de lui son humeur fantasque, ses talents d’inventeur loufoque et ses passions exclusives et saugrenues à mes yeux : il fait partie de la « secte des adorateurs de pi » (c’est moi qui les surnomme comme ça), ceux qui passent leur vie à chercher de nouvelles décimales au nombre mythique. Personnellement, ce genre d’occupation me rend d’humeur léthargique, rien que d’y penser, tiens, je baaaiiilllee… Pardon.

Depuis tout petit, il adore fabriquer, collectionner, essayer des assemblages biscornus et bizarroïdes. Il a eu sa période maquettes de bateaux, qui squattaient pendant des semaines la table de la salle à manger et bousillait de colle mes pinces à épiler dont il se servait pour assembler les petites pièces. Il y a eu la période avions télécommandés qu’il faisait voler dans le jardin et qui se fracassaient dans le cerisier. Aujourd’hui, il est dans le design : il conçoit de la vaisselle dans laquelle il est parfois difficile de manger, des objets de déco qu’on ne sait pas dans quel sens regarder, des chaussures excentriques avec lesquelles je ne me vois pas faire cent mètres, même lentement… Son dernier chantier, ce sont des bijoux en tissu dont j’ai recyclé un exemplaire en doudou pour mon fils, qui adore baver dessus.

Mon fils, je l'ai appelé comme son arrière-grand-père : Désiré...


Ceci est ma participation au "Dis-moi dix mots" de Kozlika.