Il y a quelques temps, je suis tombée en arrêt devant la vitrine d’une librairie, où il y avait ceci :

Tome 3

(vous aurez peut-être reconnu une célèbre photo du film d’Antonioni « Blow up »). En fait, je ne me suis pas acheté ce livre, car il est le troisième tome d’une série, dont voici, à rebours, le tome 2 :

Tome 2

et qui commence par celui-là, que j’ai donc rapporté chez moi :

Tome 1

J’ai un peu de mal à le lire en continuité, car il est énorme. Impossible de le balader avec soi pour le lire dans le métro. Alors il est posé chez moi, je l’ouvre au hasard quand j’ai le temps, tombe toujours sur des extraits passionnants, mais il est difficile de m’immerger dedans comme je le souhaiterais. Parce que le sujet m’intéresse fichtrement.

Le corps… La perception du corps. Par soi-même, par les autres, par la société. Des différences historiques, culturelles, géographiques, sociales. Tant de corps différents. Tant de difficultés pour l’assumer parfois. Tant de culte, tant de détestation. Notre incarnation, notre véhicule sur cette terre peut être source de joies ineffables autant que de souffrances extrêmes, objet d’attentions exacerbées ou de reniement absolu. Malmené ou entretenu, ignoré ou magnifié, admiré ou moqué, acteur privilégié de l’enfance, grand ordonnateur du tourbillon de l’adolescence, siège des émotions, du désir, du plaisir ou de la jouissance, objet et sujet de l’amour, lieu merveilleux de perpétuation, témoin impitoyable du vieillissement, de la maladie, jusqu’à son abandon…

Ici et là, j’ai lu dans des blogs-amis (Coumarine, Alauda…) des textes sur la perception que l’on a de son propre corps. Il m’est souvent arrivé d’écrire sur ce sujet au cours des années, d’essayer de dire, d’analyser ma propre relation avec le mien, tantôt haï, tantôt aimé, rarement, plutôt toléré.

Aujourd’hui, après un long parcours souvent difficile, je crois bien que j’ai fait la paix avec ce corps. Plus ou moins. Je bataille toujours un peu contre lui, mais moins. Il me semble être plus en harmonie avec lui qu’autrefois, c’est certain. On a fait du chemin tous les deux. Je ne sais pas comment va se passer ma relation à son vieillissement. Je suis amie avec lui depuis à peine quelques temps qu’il va me faire ce coup-là, je le sens !

Ce billet s’intitule (Tome 1) car il est le prélude à d’autres billets, sûrement. Je n’en aurai pas fini avec lui en quelques lignes. Certainement.

Au commencement, il y a un corps rond de petite fille. De la peau lisse, douce et blanche recouvrant de la chair fragile, des bras potelés avec une chaînette en or qui se calait dans le pli joyeux entre poignet et menotte, des petites quilles costaudes faites pour galoper partout jusqu'à la fatigue, des pieds menus dont la peau tendre ignorait encore la corne, un ventre joliment rebondi que je n'aurais pas songé à rentrer, des fesses rondelettes surmontées de deux fossettes. Je sentais bon, forcément.

Au-dessus, il y avait un petit visage aux joues rondes, aux yeux bleus écarquillés devant le spectacle de la vie. J'étais une petite fille joyeuse et sautillante, la fossette unique qui ponctuait ma joue droite devait se creuser souvent au gré de mes rires. Et je crois que je riais beaucoup.

Ce n'est que plus tard que j'ai moins ri, que sont apparus sur les photos mes premiers airs tristes, mes premiers rictus boudeurs ou gênés. Quand j'ai commencé à traîner mon corps comme l'énorme boulet qu'il m'était devenu. Quand je l'ai identifié, et pour très longtemps, comme ma laideur, mon péché.

Mon corps fut une plaie. Longtemps. Ma plaie, ma souffrance, ma honte, mon bouc-émissaire, mon excuse pour ne pas vivre, l'objet de mes attentions douces ou vengeresses, le centre encombrant de ma vie, mon nombril géant qui me reliait au monde et m'en isolait. Une île dont j’étais prisonnière et dont j'ai cherché à m'évader infiniment, un corps étranger que je voulais rejeter, une offense à ma vue, à mes sens dont il était pourtant le siège et le garant. Mon corps était plein de barreaux que j'y avais scellés et que je n'arrivais plus à scier. Un corps plein de ratés, de bégaiements, de fissures et de fêlures. Le contraire d'une oeuvre d'art, une erreur, sûrement, de la Nature qui s’était trompée en me façonnant. Mon corps était jalonné de portes que je franchissais toujours en espérant en trouver une autre derrière et qui me ramenaient perpétuellement à lui. Toujours à lui, mon corps. Mon labyrinthe, ma planète, mon pays, comme une région lointaine dont j’aurais été la seule à parler la langue.

Mon corps est un puzzle, un assemblage, une construction, un amas, un magma de peau, d'os, de chair, de graisse, de sang, de corne, de cartilage, de liquide, d'acide, de milliards de petites cellules avec des noyaux, comme des fruits. Et des pépins sûrement. Mon corps est une machine qui ronronne jour et nuit sans que je m'en occupe. Qui produit quoi ? De la chaleur, de l'énergie, du mouvement, des déchets. Mon corps est une horloge aux milliards de rouages, petits, insignifiants, invincibles. J'ai essayé de les maîtriser, d'en arrêter certains parfois. Je n'ai pas réussi.

(...à suivre "Histoires du corps - tome 2")