On s’y est fait. Les années passant, il y en a de plus en plus mais on s’y fait. Elles les portent austères ou colorés, avec de la dentelle et un bijou pour le fermer, parfois. On s’y est fait, ou presque. Au début, je sursautais presque à chaque voile croisé, c’est si loin de moi. Et puis cela me rappelait les religieuses voilées de gris de mon enfance. Sauf que les visages dans ces tissus-là, en ce début de 21è siècle, sont jeunes et jolis. Cela me choquait moins sans doute sur une vieille femme qui avait voué sa vie à renoncer aux plaisirs du monde.

Aujourd’hui j’avoue ne savoir trop que penser. A propos de cette « burka » de nos contrées (j'appelais cela une "abaya", pour ma part, mais le terme "burka" est utilisé par les médias, sans doute pour marquer plus les esprits en se référant à l'Afghanistan), "burka", donc, dont on parle beaucoup depuis quelques jours. Interdire ou pas ? Au nom de quoi ?

J’en vois dans mon quartier, de ces fantômes de femmes, couvertes de noir des pieds à la tête, yeux compris. Pas une once d’elles n’est livrée à l’air et au regard. Parfois leurs mains gantées poussent un landau, et je me demande ce que ressent le bébé, s’il s’éveille, de poser les yeux sur une ombre noire à qui il ne manque guère qu’une faux pour ressembler à l’Ankou de chez moi. Une ombre qui est sa mère. Les jours où j’ai de l’humour j’imagine un tueur en cavale sous ces oripeaux-là, quelle meilleure cachette ? Ces femmes-là, on ne les approche pas, on ne leur parle pas, on s’éloigne un peu même, mal à l’aise. A qui viendrait-il à l’idée de leur demander son chemin ?

Les ados voilées en jean, je m’y suis faite, un peu. Je mets ça parfois dans la même catégorie d’affirmation identitaire adolescente que les capuches de leurs homologues masculins, et cela m’apparaît aussi étrange et un peu ridicule que la mode des slips apparents avec le pantalon qui tient par miracle sous leurs fesses… Et je me dis que ça leur passera, peut-être. Pour beaucoup d’entre elles, leurs mères n’étaient pas voilées. Peut-être leurs filles le leur jetteront à la figure. J’en doute un peu, j’avoue l’espérer, pour elles.

Parce que j’ai du mal, en tant que femme, à penser qu’on renonce ainsi à une part de féminité, au vent dans ses cheveux, à la liberté d’être et de paraître. Parce que, quand je croise les femmes-fantômes, ou pire encore peut-être (et très rares, heureusement) des fillettes voilées, de 6, 8 ou 10 ans, je ne peux m’empêcher de me demander quelle obsession perverse conduit à considérer les cheveux et les bras d’une femme – et plus encore d’une petite fille - comme indécents.

Et je ne peux m’empêcher aussi de considérer comme vaguement pervers – ou imbécile – l’imagination débordante – ou l’aveuglement - de certains qui semblent penser que ce type de contrainte leur est demandé par une puissance divine (Dieu, ou quel que soit le nom que l’on choisit de lui donner, n’a objectivement aucune raison de VOULOIR quoi que ce soit, étant la puissance créatrice de toutes choses, à moins que l’on considère qu’il se serait trompé quelque part dans sa création ?). Il apparaît très clairement que les diktats de comportements imposés par les dogmes religieux par le biais de textes sacrés à l’interprétation très humaine, ont été imposés par les hommes aux hommes, en l’occurrence aux femmes. Pour le pouvoir.

J’ai tendance à penser personnellement que Dieu est trop grand pour en avoir quoi que ce soit à faire que l’on aille nus (tels qu’Il nous a créés, soit dit en passant) ou habillés. Et que c’est lui prêter des sentiments bien petits et mesquins de penser que ce genre de détail vestimentaire lui importe. Les vêtements ont été inventés par l’homme d’abord pour des raisons climatiques, et ont véhiculés ensuite les messages d’appartenance sociale, géographique, culturelle ou religieuse. Avec des excès, parfois, qui ne sont qu’humains.

Mais au nom de quoi interdire ? A titre personnel, je suis choquée de ces excès : par cette burka, en l’occurrence, mais je suis tout aussi choquée par les filles qui se promènent en short mini et bustier moulant dans des pays – comme l’Inde par exemple - où montrer ses jambes ou ses épaules n’est pas la coutume. Un respect réciproque des traditions me semble de mise. Mais moi, si je vais dans certains pays, on me contraindra, que j’en ai envie ou non, à mettre un voile sur mes cheveux. Au nom de cette contrainte-là, je n’aime pas l’idée que l’on impose chez nous l’inverse : que l’on contraigne des femmes à se dévoiler si elles ne le souhaitent pas, que je partage ou non leurs convictions. La seule question qui compte à mes yeux est : sont-elles vraiment libres de ce choix ? Et à cette question-là, il est fort difficile de répondre. Ou bien la réponse n’est pas la même pour chacune, je le crains.

Sûrement (certaines de) ces femmes sont-elles heureuses ainsi. Je le souhaite. Je goûte pour ma part chaque jour ici le bonheur d’être libre de mes mouvements et pensées. J’aime avoir le droit de dévoiler mes jambes, mes bras, mon corps, mes cheveux, sans honte ni arrière-pensée. J’aime avoir le droit de m’asseoir seule, sans mari ni frère, à une terrasse de café et savourer une bière si je le souhaite sans être jugée ou punie. J’ai même le droit de regarder un homme et de lui dire qu’il me plaît. Ces choses si naturelles à nos yeux sont impensables pour des millions de femmes dans le monde. C’est au nom de cela qu’il faut être vigilant, et s’interroger. Je m’interroge, mais je n’ai pas encore de réponse. Interdire ou pas ?

La loi française s'en sortira sans doute comme certaines villes belges l'ont déjà fait, sur le mode sécuritaire : selon une très vieille loi belge, il est interdit de circuler dans l'espace public à visage couvert, hormis pendant le temps du carnaval. C'est cette loi qui a permis d'interdire le voile intégral des femmes. Peut-être le législateur français trouvera-t-il une loi-carnaval similaire pour faire retrouver leur visage aux femmes, le livrer à l'air et aux regards. Qu'y a-t-il de mal à cela ?