Il y a des soirées qui s’annoncent ratées et qui finissent éblouissantes (le contraire arrive aussi).

Vendredi, un ami, coincé à une réunion boulot interminable, annule notre dîner dont je me réjouissais. Trop tard pour que je puisse envisager autre chose. Pas envie d’un ciné. Me voilà donc en tête à tête avec moi-même, ma télé et un frigidaire passablement vide. Perspective morose. Quelle jolie soirée...

Le film s’appelle « L’âge de l’amour », il a été diffusé sur Arte vendredi soir et sera rediffusé les 5 et 9 décembre à 3h00, le 12 décembre à 1h10. Je vous encourage vivement à veiller ou à l’enregistrer.

André et Jamie ont été mariés 40 ans. Divorcés depuis quelques années, ils ne se voient plus et ont refait leurs vies, elle avec un antiquaire amoureux avec qui elle apprend qu’une relation peut être confiante et sereine, lui avec une jeune femme ravissante de 25 ans, qu’il s’apprête à emmener à Venise ("Comme combien d’autres avant moi ?" questionne-t-elle).

Sauf qu’au détour d’un couloir d’hôpital (ils sont à l’âge où le corps lâche, parfois), André recroise Jamie, retombe amoureux. Et va tout faire pour la reconquérir.

Il ne doute de rien André, même pas de lui, alors qu’il semble que leur mariage n’a pas été de tout repos, qu’il n’a sûrement pas été un mari et un père exemplaire : son fils ne lui parle plus, il ne sait pas grand-chose de ses petits-enfants, avoue avoir trompé sa femme. « Sept fois en 40 ans ! tonne-t-il, ça fait une fois tous les 6 ans ! » Il ne trouve pas ça si grave, après tout.

Et il s’engage dans la reconquête comme un jeune homme passionné : campe devant la maison de sa belle, bravant la pluie, le vent, la nuit, plus fatigué pourtant, la poursuit sur son destrier-vélo, maladroitement car il a laissé un œil dans cet hôpital et a du mal à évaluer les distances et perspectives, il est séduisant et pataud, s’essouffle de courir après elle, fine et belle aux cheveux blancs, tentée mais échaudée. « En amour, ce sont les cinquante premières années les plus difficiles », lui dit-il pour la convaincre qu’ils ont désormais le meilleur à vivre.

André et Jamie se tournent autour, retrouvent parfums et goûts du passé, y compris ceux de la colère et de la rancœur, mais le désir surmonte ceux-là. Ils se connaissent par cœur et se découvrent encore. Ils se connaissent si bien qu’ils n’ont plus besoin de musique pour danser le paso-doble, accordés, peut-être pour toujours.

C’est une variation magnifique sur l’amour et le temps qui passe(nt), inexorablement. Ou bien est-ce que l’amour ne passe pas, lui ? Ou pas toujours ? Ou bien revient parfois ?

Ce film m’a infiniment touchée par la délicatesse, la lucidité et l’humour avec lequel ce sujet rare est abordé. Ce n’est pas si souvent qu’un réalisateur[1]ose traiter de l’amour à un « certain âge et un âge certain », sans faux-semblants, scène d’amour comprise. Mais qu’elle est belle cette scène d’amour, réaliste et crue peut-être mais tant mieux, corps dénudés un peu flétris et si beaux pourtant, mouvements plus si fluides, petites douleurs de l’âge, souffles plus courts, et tant d’amour.

Ici les corps sont dévoilés sans fards, avouent le regret de la jeunesse, les ravages de l’âge. André retrouve ses vieux amis à la piscine, lesquels regardent extasiés sa jeune conquête. Il rend visite aussi à Emile, un plus vieux que lui, dont il masse le corps perclus, usé, recroquevillé, taché de vieillesse. Emile râle et pleure sans fin sur sa vie passée, ses souvenirs perdus, plaint son vieux corps inutile qui ne fera plus jamais l’amour, enjoint André de « se faire sauter le caisson » avant de passer les 80, surtout !

André et Jamie (Andrzej Seweryn et Maaike Jansen, magnifiques) passeront peut-être cette dizaine-là ensemble. Ou peut-être pas. On les laisse dansant les yeux dans les yeux, prêts à ne pas laisser tomber, prêts à réessayer.

L'âge de l'amour
photo (c) Arte

Notes

[1] Olivier Lorelle, par ailleurs scénariste, notamment d'"Indigènes", c'est son premier film, à suivre...