Ce jour-là, mon ami Jack m’a invitée à un concert, dans un bar. Il fait partie des musiciens. C’est la première fois que je le vois jouer en public.

K. m’accompagne. J’en suis très émue. C’est notre première sortie toutes les deux, en amies. J’avais cru ne jamais la revoir après ma rupture violente avec l’un de ses très proches quelques mois auparavant. Il était le lien entre nous, nous avait présentées l’une à l’autre. K. est un personnage étrange, aussi attachante qu’insaisissable. C’est un feu follet, un courant d’air, une étoile filante si difficile à attraper. Je suis heureuse qu’elle ait choisi de me conserver son amitié. Elle a décidé de ne pas choisir entre son ami et moi et je lui en suis reconnaissante.

La soirée est gaie, Jack m’épate à la guitare. Il lui arrive de chanter aussi. Je suis fière de lui. Il a du talent. Nous finissons la soirée autour d’un verre, de pas mal de verres. Tard, très tard.

Paris est gelé. Samedi soir, après la fermeture du métro et des bars. Je connais la sanction : inutile d’espérer un taxi. Les files d’attente emmitouflées et grelottantes s’allongent à chaque station.

K. et moi, bras dessus-bras dessous, remontons à pieds vers le nord, d’un bon pas. Elle est la seule fille que je connaisse capable d’arpenter la ville sans faillir sur des kilomètres et des talons aiguilles vertigineux.

Nous parlons, parlons, parlons. Tellement de choses à nous confier pour cette première soirée de pimprenelles, comme elle dit.

Boulevard Magenta, nos chemins doivent se séparer : je continue vers le nord, elle vers l’est. Nous restons un long moment, malgré le froid, à parler en sautillant au bord du trottoir, encore tellement de choses à nous dire, d’histoires à connaître, d’amitié naissante à partager. Je tourne le dos au boulevard. J’ai un long manteau bleu ciel, je crois.

Une voiture s’arrête derrière moi. Une voix me hèle. Je me retourne. C’est un taxi dont le chauffeur se penche vers la vitre passager. Il croit que je lui ai fait signe. Je fais parfois de grands gestes en parlant. Je lui dis que non merci, j’ai du lever le bras fortuitement, c’est tout. Il nous salue, s’apprête à repartir. Je réalise que j’ai encore du chemin à faire, seule cette fois, qu’il fait un froid glacial et qu’il est trois heures du matin. Je fais un rapide baiser d’au revoir à K. et m’engouffre dans la voiture providentielle. Tiens, il a un grand sourire dans le rétroviseur, ce chauffeur-là.

Et il s’excuse d’avoir interrompu notre conversation, mais il a vraiment cru que je l’avais arrêté. Ce n’est pas grave, il est l’heure de rentrer, lui souris-je aussi.

Tiens, je suis sa dernière cliente de la journée, si je veux il peut même me faire faire un petit tour de Paris-by-night pour se faire pardonner.

Je ris. Non, je n’ai pas les moyens de faire Paris-by-night en taxi. Bien que j’aime beaucoup rouler dans Paris la nuit, mais plutôt quand je conduis moi-même.

Vous voulez conduire ? fait-il

Je ris encore. Vous plaisantez, je ne vais pas conduire votre taxi.

Pour toute réponse, il s’arrête au bord du trottoir. Et passe sur le siège passager. Me demande ce que j’attends pour venir devant.

Je me décide, descend, m’installe derrière le volant. Intimidée. Il appuie sur un bouton, me dit qu’il a coupé le signal lumineux sur le toit : il m’interdit de prendre des clients, quand même ! Et il coupe le compteur. Il ne va pas me faire payer une course que j’assure moi-même. Il s’installe confortablement, dit « En route ! » joyeusement. Et que ça lui fait un peu comme des vacances.

Je le regarde. Il a un immense sourire, des yeux sombres et pétillants. Je n’avais pas remarqué qu’il était si beau.

Ce soir-là, fière comme un « petit banc », j’ai conduit dans tout Paris un taxi plein de rires et de bavardages. En plus d’être beau, il était diablement sympathique, ce chauffeur inattendu. Et même un peu plus que ça.

Au petit matin de cette journée-là, je me suis endormie dans les bras d’un inconnu qui allait devenir très important pour moi pendant les mois, les années à venir. Qui l’est toujours, une amitié magnifique ayant survécu au sentiment amoureux. Au nom de celle-là, il ne donnera pas aujourd'hui à son fils un prénom qui risquerait par trop de me faire de la peine...

De cette rencontre-là, restent - encore aujourd'hui, parfois - les facéties des amis à qui je l’avais contée par la suite, qui me demandaient systématiquement, d’où que j’arrive, si j’avais conduit le bus, le métro, le train, l’avion qui m’amenait jusqu’à eux.

Et depuis cette journée particulière, quand je prends un taxi, j’ai très souvent envie de rire, constatant chaque fois qu’il est impossible que l’histoire se répète avec ce gros raciste à casquette, ou ce chinois irascible là…