Il m’est arrivé parfois d’écrire à des écrivains, d’avoir l’urgence personnelle de leur faire savoir que leur livre avait compté pour moi, de les en remercier. Je ne l’ai pas fait très souvent mais à chaque fois ils m’ont répondu.

La première fois, c’était il y a longtemps, à Ghislaine Schoeller, qui venait de publier une biographie de Jane Digby, personnage fascinant dont j’avais entendu parler auparavant et dont le destin exceptionnel m’avait fait rêver de réaliser un jour un film sur elle (que personne ne l’ai déjà fait m’étonne, d’ailleurs, il faudrait peut-être que je remette ça à l’ordre du jour ?). Très brièvement : Jane Digby, devenue Lady Ellenborough, scandalisa l’Angleterre puritaine du 19è siècle en demandant le divorce à 21 ans et parcourut ensuite l’Europe en femme libre, séductrice, notamment inspiratrice de Balzac pour un personnage du « Lys dans la Vallée », et finit sa vie dans le désert sous le nom de Jane Digby-El Mezrab, épouse apaisée et aimante d’un cheick syrien….

La deuxième fois, c’était à Yann Moix. J’avais été émerveillée par son premier roman « Jubilations vers le ciel », dont les fulgurances de talent m’avaient bluffée (c’est sans doute le mot juste concernant Moix). Et je lui avais écrit une lettre enthousiaste lui disant tout le bien que je pensais de ce brouillon foisonnant et si prometteur, l’ébauche d’un écrivain mais quelle ébauche ! C’était violent et coloré, cruellement drôle, exagérément lyrique et mordant, ça parlait (gueulait) de vie, d’amour, de sexe, de mort, j’en avais eu des frissons parfois. Même si je me rendais bien compte que ce jeune auteur n’avait pu vivre tout ça et que ce n’était pour certaines pages qu’une démonstration brillante, une débauche d’imagination, voire de fantasme. Moix m’avait appelée quelques jours plus tard, tout ému de cette première lectrice qui se manifestait ainsi, et nous avions dîné ensemble. Finalement le personnage m’avait agacée (il m’agace toujours), et après quelques contacts, je lui avais fait savoir que je trouvais qu’il galvaudait son talent dans d’inutiles émissions télé débiles, où on l’invitait pour son bagou et où il aimait à faire des déclarations péremptoires et qui se voulaient iconoclastes sur tout et n’importe quoi. Nos relations en étaient restées là. Et chacun de ses livres par la suite m’est tombé des mains au bout de 20 pages… Il a un vrai talent d’écriture mais il le met au service, selon mon point de vue, de sujets très factices, voire « modes ». Mais quand il a réalisé « Podium », d’après un de ses romans, j’avoue que je suis bon public et que j’ai trouvé ça plutôt drôle.

La troisième fois, c’était à Anna Gavalda… J’ai une relation particulière avec sa première publication, le recueil de nouvelles « Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part ». Je l’ai lu longtemps après sa publication au Dilettante. J’en avais beaucoup entendu parler, j’aimais le titre, j’aimais la fille dont je lisais les chroniques dans quoi déjà ? Télérama ? et que je trouvais plutôt sympa... Et en plus j’adore les nouvelles ! Comment se fait-il que j’aie attendu si longtemps pour lire ce bouquin, je ne sais pas. Mais comme le hasard n’existe pas, peut-être fallait-il que je tombe dessus ce jour-là. Ce jour-là c’était le jour de la mort de Choul, et je n’ai pas été prévenue tout de suite, il s’est même écoulé pas mal d’heures avant que la nouvelle me cueille. Ce jour-là, j’étais allée baguenauder à l’heure du déjeuner, boutiques, sandwich, menu shopping, légère, petit nuage, le jour-même il m’avait dit des mots si doux… bref. Et je tombe sur ce petit bouquin, qui venait tout juste de sortir en poche. Je l’achète et je commence à le lire. Et je suis émue. Et ces mots me parlent si joliment. Je lis une nouvelle, puis deux, puis trois. Et j’avoue je rentre au bureau et j’y suis seule, et il ne se passe rien, et je continue à lire. C’est émouvant, ou drôle, ou bouleversant. Je pense à Choul. Je me dis que, s’il ne l’a pas déjà lu, ça lui plaira énormément. Qu’il faut que je le lui offre. Le soir, ma presque-heure de métro bi-quotidienne. Je m’installe, finit le livre. Je ne sais pas s’il y a du monde, du bruit, je suis dans ma bulle avec les mots et je savoure leur musique. Je pense à lui, à quel point ça va lui plaire. Je referme le livre, il est pour lui, sûr et certain. Sauf que non.

Je ne sais pas pourquoi, quelques jours après, je me suis mise devant mon ordinateur et j’ai écrit une longue longue longue lettre à Anna Gavalda. Pour lui dire que j’aimais la présence amicale de ce petit livre à mes côtés. Qu’il représentait pour moi les quelques heures où Choul était mort et je ne le savais pas encore. Un peu de bonheur insouciant volé au temps, une parenthèse précieuse de chagrin épargné. Pourquoi ai-je éprouvé le besoin de lui écrire tout cela, je ne sais pas. Je l’ai fait, c’est tout. Je me souviens lui avoir dit aussi que j’attendrais sûrement un peu pour lire son nouveau livre qui venait de sortir et qui s’intitulait « Je l’aimais », que j’attendrais qu’il sorte en poche, sans doute… J’ai envoyé la lettre au Dilettante, et quelques jours plus tard, j’ai reçu dans une enveloppe rose une petite carte pleine de douceur signée « Anna (Gavalda) ».

Deux ans plus tard, je crois, je baguenaudais (j’adore ce mot) cette fois au sous-sol du BHV, peut-être pour acheter de quoi installer une étagère de guingois dans mes toilettes, qui sait… J’aime beaucoup le sous-sol du BHV, même si à mes débuts parisiens, j’étais toujours affolée d’aller là-bas, tellement perdue dans ce dédale de vis, boulons, câbles, outils, et trucs inconnus que je me demandais parfois si on ne retrouverait pas mon squelette entre deux rayons bien des années après (c’était une blague avec un copain à moi…). Quant tout à coup, j’entends une annonce au haut-parleur : « Nous vous rappelons que Anna Gavalda est au rayon librairie pour dédicacer son nouveau livre « Ensemble, c’est tout ». Alors je suis montée à l’étage des livres. Je l’ai regardée un moment : elle prenait son temps avec chaque personne qui lui donnait un livre à signer, parlait, posait des questions, souriait (mon Dieu, qu’elle est jolie !), et faisait même de petits dessins avec des crayons de couleur, son chien dormant sur ses genoux (le même qui était sur la couverture de « Je voudrais que quelqu’un…. »). J’ai pris un livre et je suis allée la voir. Et je l’ai remerciée pour son petit mot-tendresse au milieu de jours sombres. Elle s’est souvenue de moi, ou bien a fait gentiment semblant. On a parlé un peu, mais il y avait des gens qui attendaient derrière moi. Elle m’a écrit une jolie dédicace amicale, m’a souri encore une fois et je suis repartie.

J’ai lu son livre, qui n’est pas « littérairement » parfait, loin de là. Il y a même des passages qui donnent la priorité au langage parlé… Mais nom d’un chien, elle sait camper des personnages qu’on ne peut s’empêcher d’aimer ! Et que j’étais drôlement triste de quitter après avoir refermé ce pavé. C’est dans ce livre que je citais l’autre jour qu’elle parle avec amour de Sempé. Alors j’ai retrouvé dans mes archives un exemplaire de ma carte de vœux de l’année d’avant, qui était un dessin de Sempé. Il faudrait que je la retrouve, cette carte : un couple tout modeste à l’air penaud, bien qu’arborant tous deux des nez rouges de carnaval, à la porte d’un restaurant décoré pour un réveillon de premier de l’an, où un homme et une femme à l’air revêche sont en train de mettre le couvert sur de longues tables. Et l’homme les réprimande sèchement : « Non, on vous l’a déjà dit ! Pas avant une demie-heure, trois quarts d’heure ! ».

Je lui ai envoyé la carte en la remerciant pour m’avoir tant fait aimer ces personnages. Et je lui disais qu’il me semblait que ceux-ci pourraient vivre sur grand écran tellement son écriture était « cinématographique ». Elle m’a répondu très gentiment quelques jours après, en me précisant que Claude Berri venait d’acheter les droits. Je crois que le film est en tournage, ou que ça ne saurait tarder….

J’ai une tendresse certaine pour Anna Gavalda. Il paraît qu’il n’est pas de bon aloi de l’aimer, qu’elle est trop « facile à lire ». Madeleine m’a « mise en garde » à ce sujet (merci Madeleine :-)). Sans doute elle a trop de succès, elle est trop jolie, elle a trop fait parler d’elle, cela suscite parfois une jalousie déguisée en mépris ou condescendance… Je n’ai pas beaucoup aimé « Je l’aimais », en fait, que j’ai fini par lire, et j’ai quelques réserves sur le style de « Ensemble c’est tout », mais en aucun cas sur son contenu tellement émouvant et attachant. Et c’est déjà beaucoup.

En fait je crois que nous sommes tous épouvantablement jaloux d’elle (moi je le suis !) d’avoir trouvé un aussi beau titre que « Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part. ». Et je la remercierai toujours pour ce livre-là. Et son humanité dont je ne doute pas une seconde qu’elle est sincère.

Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part