Une scénariste/écrivain rencontrée professionnellement m’a offert l’autre jour – sachant que j’écris « dans la clandestinité » - un livre qui a selon ses dires changé sa vie… J’ai trouvé sympathique qu’elle veuille ainsi – peut-être – m’aider à changer la mienne. Il est vrai que je souffre parfois depuis quelques temps de consacrer la majeure partie de ma vie professionnelle à aider des créateurs à créer, alors que je me l’interdis moi-même, du moins aux yeux de tous. Je suis parfois ébahie de la facilité de ceux que je côtoie jour après jour à se déclarer auteur, écrivain, conteur d’histoires, sans dissimulation, avec fierté et simplicité. Moi j’avoue parfois péniblement que moi aussi il m’arrive de me servir d’un stylo ou d’un clavier, mais je reste idiotement mystérieuse sur mes « œuvres », la plupart du temps. Et je commence à en souffrir.

Il est vrai que je viens d’une famille où chaque fois qu’il m’est arrivé d’affirmer que j’écrivais, la réaction était quasi aussi gênée que si j’annonçais pratiquer le striptease dans des bars louches pour boucler mes fins de mois. J’ai récemment fait l’expérience à la table familiale d’avouer avoir posé comme modèle (donc nue) pour un peintre il y a quelques années : c’est passé presque comme une lettre à la poste. Je crois que chez moi, il est moins grave et impliquant de montrer ses fesses que ses émotions ! Alors j’ai encore un peu de chemin à faire pour oser les assumer, les affirmer, autrement qu’anonymement.

Alors je lis ce livre chaudement recommandé qui s’intitule en anglais « The artist way », traduit en français par « Libérez votre créativité », de Julia Cameron, dont plusieurs personnes m’ont parlé depuis comme la grande prêtresse du Créateur qui vit – se cache le plus souvent – en chacun de nous. Elle y parle notamment des « artistes fantômes » et déçus que nous pouvons devenir, en ne nous autorisant pas à créer. Et du palliatif que nous trouvons parfois à nous consacrer à la création des autres. Je me suis sentie un rien visée…

J’avoue que son bouquin m’apparaît parfois un peu trop new age et simpliste, voire cucul-la-praline, mais il comporte quelques bonnes pistes à explorer, surtout en ces temps où ma plume me boude quelque peu (ou bien c’est moi qui la boude, peu importe, le non-résultat est le même).

Depuis quelques temps, je m’astreins – selon les instructions de la prêtresse – aux « pages du matin », trois obligatoires, manuscrites, le matin au réveil. On doit noircir trois pages, même si toute inspiration semble encore embuée de sommeil. Et c’est très étonnant.

On a interdiction de les relire. Ou alors beaucoup plus tard, quand le petit artiste intérieur aura émergé. Alors je ne me souviens pas vraiment de ce que j’ai écrit ces matins-là. Des bribes de rêve, des grognements matinaux, des peurs de la journée à venir, les yeux écarquillés de mon chat, attentif et impatient de son petit déjeuner (il lui arrive de traverser mon cahier pour mieux attirer l’attention) ? Je sais que des images émergent, venues d’on ne sait quel recoin de la nuit : le souvenir d’une peur d’enfant le jour de la rentrée devant un préau de bois immense, un geste gracieux de ma mère, un baiser imaginaire ou réel, une question répétitive « que pourrais-je bien écrire pour noircir ces foutues trois pages et aller prendre mon café ». Des mots sans contrôle et sans but, qui donnent au final envie d’autres mots. Quelquefois la fin de la troisième page arrive trop vite, mur contre lequel je me contente de buter, en attendant la suite. Laquelle, on verra. La curiosité des mots me revient doucement. Peut-être un jour offrirais-je ce livre moi aussi ?