Il y a certaines manies, terreurs, mauvaises habitudes, façons de réagir, dont on ne se débarrassera jamais, nom de nom !?

Moi, par exemple, à mon âge canonique [1], je continue à me comporter comme la dernière des niguedouilles quand je me trouve face à quelqu’un qui m’impressionne et/ou un homme qui me plait (vraiment). Je m’en taperais la tête contre les murs tellement ça m’énerve.

Exemple : rendez-vous professionnel avec Kate l’autre jour. Kate est middle-trentenaire, très jolie, traits fins, menue et blonde avec le tic répandu de passer sa main dans ses cheveux toutes les 20 secondes pour les mettre à droite quand ils sont à gauche et à gauche quand ils sont à droite.

Elle est charmante, réellement. Sympathique, vive, brillante et pro jusqu’au bout de ses ongles à peine manucurés. Kate a le style nature : pas ou peu maquillée, jean deuxième peau, petit top blanc décolleté chic bien qu’en coton, des sandales simplissimes qui ont du coûter un œil, et à peine un ou deux bijoux discrets en or. Elle fait des gestes gracieux en parlant, a un avis sur tout, dit « Je ne pense pas que... » avec un froncement de son joli nez, impose son avis, sourit, rit, occupe l’espace, a des idées subites, vous pose la main sur le bras pour vous convaincre, cherche un document dans sa besace achetée chez Colette, en sort un doudou oublié par un de ses enfants (elle dit « mes enfants ». Combien en a-t-elle avec son look d’adolescente ? Deux ? Trois ? Douze ?...), part en vous embrassant chaleureusement et en vous remerciant chaudement de l’avoir reçue et aidée. Et ne rappelle jamais sauf quand elle a besoin de vous.

Kate m’impressionne. Elle est sûre d’elle, péremptoire avec élégance. Quand elle m’affirme des trucs qui m’apparaissent erronés, j’ai un mal de chien à le lui dire. Et tout le long du rendez-vous, pendant qu’elle prend mille poses toutes plus gracieuses et décontractées les unes que les autres sur sa chaise, je me sens comme le capitaine Haddock qui se demande s’il doit dormir avec sa barbe sur ou sous le drap, ne sachant quoi faire de mes bras (croisés ? posés ? ballants ?) et optant à la fin pour une position où je me trouve raide comme un piquet. Et pourtant, Kate est productrice et je trouve qu’elle produit des grosses daubes (qui rapportent, c’est ce qui lui donne tant d’aplomb…), alors pourquoi suis-je impressionnée ? Je suis une assez bonne professionnelle moi-même, alors pourquoi me met-elle à peu de choses près dans le même état que les filles canons-stars-des-boums de mon adolescence qui me faisaient me sentir aussi séduisante que Madame Mim et me donnaient envie de disparaître sous terre ?!!! Le pire c’est qu’elle est atrocement sympa. Kate, tu m’énerves ! Mais moins que je ne m’énerve moi-même en ta présence !

Je suis donc atteinte du même agaçant et handicapant syndrome en présence d’un homme qui me séduit, plus encore s’il a des raisons particulières de m’impressionner (cultivé-brillant et/ou d’une grande beauté et/ou ayant réalisé-écrit-créé quelque chose que j’admire). Je dirais même que dans ce cas, les symptômes sont aggravés jusqu’à la catastrophe.

Je suis capable en effet de rester aussi muette qu’une carpe s’il m’adresse la parole, ou au mieux de bredouiller trois mots incohérents. J’oublie tout ce que je sais et tout sens logique, et mes propos dénotent alors d’une inculture crasse et d’un QI digne d’une huitre. Pour me rattraper, il m’arrive de proférer des blagues d’un mauvais goût atroce (alors que je fais preuve d’un humour exquis et délicat d’ordinaire, je le jure) ou d’éclater d’un rire franc à la moindre plaisanterie trash et très nettement en dessous de la ceinture, à la stupéfaction générale, y compris la mienne… Quand je m’aperçois que personne d’autre ne rit dans l’auditoire gêné, je tousse.

Je peux aussi me transformer illico en Pierre Richard au féminin avec options prise de pieds dans le tapis et renversage intempestif de verre de vin. Eventuellement, si je suis en grande forme, je peux aussi revenir des toilettes avec ma jupe coincée dans mon collant : j’étais allée vérifier dans un miroir la bosse en train de grossir sur mon front suite à la rencontre de plein fouet de l’encadrement de la porte alors que je tentais une sortie gracieuse et souriante. (une de mes copines a fait très fort dans le genre, traversant élégamment toute une salle de mariage en trainant derrière elle quelques 5 mètres de papier toilette rose flottant délicatement à sa suite – elle avait coincé l’extrémité du rouleau en remontant son collant, foutus collants !).

Le pire dans ce cas, c’est que s’il y a à proximité un mec au QI de bulot, à l’humour Vermot, à l'oeil égrillard et peu habile de ses mouvements, il se dit immédiatement en me voyant « C’est elle, mon double, mon âme-sœur !!! Enfin !!! » Et j’ai un mal de chien à m’en dépêtrer et à le convaincre du contraire, sous l’œil goguenard de celui qui me met dans un pareil état et qui se dit, lui, que nous allons fort bien ensemble… La loose…

Du même acabit, j’ai aussi en tête quelques épisodes « cheveux gras » que je ne pense pas être la seule à avoir connu. Si, si, vous savez, vous sautez dans un pantalon de jogging, un T-shirt informe et des vieilles baskets avachies, juste pour aller acheter un citron qui vous manque à l’épicerie en bas de l’immeuble. Vous coincez vos cheveux pas frais lavés n’importe comment dans un élastique fluo ou avec un stylo bille (si, si), et vous mettez une paire de lunettes moches parce que vous avez enlevé vos lentilles. C’est vrai quoi, on ne va pas se fendre d’un brushing-mascara-robette sexy juste pour aller acheter UN CITRON ! Et bien, si, il aurait fallu… Pas de veine. Parce qu’en bas de l’immeuble, pile à ce moment-là, il y a le nouveau voisin méga-canon, et avec un peu de chance, chez l’épicier, vous croisez le mec qui ne vous déplait pas en ce moment et qui ne va sûrement pas avoir l’idée de vous inviter à dîner là maintenant, ou alors (top du top) un ex qui passait dans le quartier, avec sa nouvelle nana qui vous regarde narquoisement et qui lui dira ensuite « Je ne vois vraiment pas ce que tu lui as trouvé, elle est grave, non ? ». Il y a des citrons qui coûtent drôlement cher…

Il y a des jours, je me bafferais, vrai de vrai.
Tiens, je vais aller prendre un shampoing, just in case...

Notes

[1] L'âge canonique est l'âge requis par le droit canon pour l'exercice de certaines fonctions. C'est, en particulier, l'âge minimum de quarante ans à partir duquel, une femme peut entrer au service d'un ecclésiastique (garantie de responsabilité, de maturité et de faible attrait... nécessaires qualités pour être "bonne du curé", ça remonte le moral, non ?).