J’ai 18 ans. Pas loin de 19 sans doute, c’est l’automne.
Je suis dans l’émerveillement de Paris que je découvre au quotidien. J’y vis depuis quelques semaines, en vrai. Moi, Bécassine fraichement débarquée de ma Bretagne.
Une chambre de bonne perchée tout en haut d’un escalier en colimaçon interminable et étroit. Je ne me souviens plus du nombre de marches. Je me souviens qu’il n’y avait pas de paliers, et des fous-rires piqués avec mon père le jour de mon emménagement car le moindre sac un peu volumineux se coinçait entre la rampe et le mur tout proche.

7 étages. 9 mètres carrés. Un lavabo. Des toilettes au bout d’un couloir sans fin. La vue sur Sainte Clotilde et les toits de Paris. La fac de ciné. L’apprentissage de la solitude. Le bonheur.

Je n’ai compris que beaucoup plus tard la tristesse de ma mère de me voir partir si tôt. Je me trouvais grande. J’étais petite encore. Et elle savait sans doute mieux que moi que je ne reviendrai pas. La vie de famille était finie pour moi. Je n’en ai plus beaucoup de souvenirs, 25 ans après.

Je vagabonde dans Paris entre mes cours. Je ne connais pas grand monde, ici. J’arbore encore une longue tresse sur le côté et un look de petite fille de bonne famille. A la fac, on me regarde avec étonnement. Je ne m’en rends même pas compte, si heureuse d’être là. Adulte à devenir. On met un peu de temps à prendre le chemin de soi-même.

Ce jour-là, à Montparnasse, il m’arrête dans la rue, armé d’un micro et d’un magnéto. Il me pose une question incongrue :
- Qu’est-ce que tu penses des chaussures ?
- Hein ?!
- Qu’est-ce que tu penses des chaussures ? !
- Mais ça veut rien dire ! Comment ça ce que j’en pense ? J’en pense rien.
(intérieurement : mais il est con, celui-là, ou quoi…)
- Non, mais en fait c’est pas ta réponse qui m’intéresse, c’est pour ça que je pose n’importe quelle question, je fais juste des essais de prise de son.

A quoi tient une amitié. Une question idiote. Il s’avère étudiant en cinéma, comme moi. Lui son truc c’est le son. On en discute autour d’un café sur le Boulevard Montparnasse. Ce soir-là, je m’endors un peu moins seule dans la grande ville : j’ai un ami.

On arpentera la vie ensemble pendant 19 ans. Jusqu’à un noir encadré dans Libé du 12 septembre 2001 qui me sautera violemment au visage.

19 ans à grandir ensemble. La musique pour lui, le ciné pour moi. Et sa saloperie de moto. Les amourettes et les amours, les siens et les miens, qui nous éloignaient parfois, jalousie des partenaires ou manque de disponibilité parce qu’on se consacrait totalement à l’âme sœur ou celle que l’on croyait telle. On se retrouvait toujours. Tous les deux seuls, rien que nous. Je n’ai jamais connu ses copains, il n’a jamais connu les miens. C’est pour ça que je n’ai pas été prévenue le jour où…

Une relation à deux, gaie et forte, et sincère même dans nos chamailleries. Le matin de mes 20 ans, je m’étais réveillée avec lui. On n’a jamais été amoureux, Jack et moi, on se tenait juste dans les bras l’un de l’autre en cas de besoin. On a toujours dormi ensemble sans s’interroger sur un lendemain à deux. Question idiote. Seule comptait cette relation qui nous rendait plus forts, qui nous faisait avancer.

Tous les deux, on s’interrogeait beaucoup sur l’ailleurs, sur l’après, sur le pourquoi de nos présences ici-bas. On en parlait sans fin, de cette quête, de ce mystère. J’ai prié quand il est parti, pour l’accompagner. Je sais qu’il croyait à cette force-là, qu’il en aurait fait autant pour moi. On s’accompagne encore aujourd’hui, je veux le croire. Depuis ce jour d’automne de 1982. Une journée particulière, que celle où on rencontre un ami. Je me souviens du ton de sa voix et du coin de rue exact où il m’a mis ce foutu micro sous le nez. Je ne sais toujours pas ce que je pense des chaussures… (Jack, sans blague, c'était vraiment très con)