Je quitte Varanasi/Bénarès à regret.

Direction Chennai (anciennement Madras), à trois heures d’avion de là, où je ne m’arrêterai pas. Une voiture m’attend à l’aéroport. Quatre/cinq heures de route en direction de Pondichéry. Je fais halte une dizaine de kilomètres avant. Ma destination finale s’appelle Auroville. Les désirs de Fauvette étant des ordres :-) voici une carte avec mon itinéraire depuis le début.

carte Inde

J’ignorais tout d’Auroville il y a encore quelques mois. J’avais envie de me reposer un peu après mon trimestre trépidant et des amis familiers de la région m’avaient conseillé quelques guest-houses tranquilles dans les arbres ou sur la plage. Exactement ce qu’il me fallait.

J’ai entendu beaucoup de choses sur Auroville avant d’y aller. L’assertion revenant la plus souvent étant : « C’est une secte ! », ce contre quoi je m’insurge absolument. J’ai noté que ceux qui m’en ont parlé le plus négativement étaient le plus souvent, d'ailleurs, ceux qui n’y avaient jamais mis les pieds…

Auroville est une sorte d’utopie à l’œuvre. Une ville créée de toutes pièces il y a près de 40 ans à l’initiative de « La Mère », la compagne de Sri Aurobindo dont l’ashram est à Pondichéry, et qui lui donne son nom. Elle a été inaugurée le 28 février 1968 en présence de représentants de 124 pays et de 23 états de l'Inde, lesquels avaient apporté chacun une poignée de terre de leur pays, rassemblées dans une urne au centre d’Auroville, pour signifier que la ville n'appartiendrait à aucune nation en particulier mais à l'ensemble de l'humanité. Cette expérience communautaire est reconnue par l'Unesco.

Sur le site internet d'Auroville, on lit en introduction ce résumé du projet aurovillien :

"Auroville se veut une cité universelle où hommes et femmes de tous pays doivent pouvoir vivre en paix et en harmonie progressive, au-dessus de toute croyance, de toute politique et de toute nationalité. Le but d'Auroville est de réaliser l'unité humaine."

Concrètement, les habitants, regroupés en communautés, centrent leurs activités et leurs recherches sur la régénération de l'environnement, l'agriculture organique, l'énergie renouvelable, le développement des villages, l'artisanat, les soins de santé les échanges interculturels... Au coeur de l'expérience aurovillienne : la recherche d'une économie sans argent et d'une organisation sans hiérarchie...

La ville a été construite sur le modèle d’une galaxie, rayonnant à partir d’un centre occupé par le « Matrimandir », "l'âme" d'Auroville, un lieu de méditation et de recueillement, qui n'est relié à aucune religion. Son nom même renvoie à l'idée de "mère universelle". Quant à la symbolique de sa construction, des 12 "pétales" qui l'entourent, je vous renvoie au site d'Auroville pour de plus amples explications, c'est assez long et complexe.

maquette Auroville

En haut du Matrimandir, qui ressemble quand même fichtrement à une balle de golf dorée (c'est vraiment de l'or, au fait : un système exclusif et allemand qui insère une feuille d'or entre deux plaques de verre), on trouve la "chambre intérieure", à laquelle on ne peut accéder que si l'on est résident d'Auroville, et après une session d'information au visitor's center (une expo, un petit film, une première simple visite des jardins, ensuite on a le droit de prendre rendez-vous pour le jour d'après, ça se mérite). Il s'agit d'une pièce toute blanche, construite d'après une vision de la Mère, sans fleurs, ni statues, ni encens, rien que le silence et le blanc. On distribue des chaussettes blanches à tous les visiteurs et on est priés de ne toucher à rien... A l'intérieur de cette pièce circulaire, 12 piliers blancs en cercle, et au centre, une énorme boule de cristal capte la lumière du soleil qui tombe à la verticale du plafond ouvert sur l'extérieur. C'est très beau. Et sûrement très serein quand il n'y a pas de marteaux-piqueurs tout autour ! (ils essaient de finir le Matrimandir pour le 40è anniversaire, l'année prochaine, il est en travaux depuis plus de 30 ans...). J'y ai connu quelques secondes d'un silence rare et appréciable, quand même.

Matrimandir

A Auroville on peut prendre des cours de tai-chi, de yoga "intégral" (celui d'Aurobindo, "qui commence là où le yoga finit", ne m'en demandez pas plus, je connais très mal Aurobindo et ne pratique pas le yoga, ni intégral ni autre), on peut faire des sessions de "danse intégration avec les 5 éléments", de "Vedic mathematics" et de "Vedic astrology". On y croise des masseurs ayurvédiques et des lecteurs d'aura. Tout est orienté partout pour le bien-être et l'éveil du corps, de l'âme, des sens, de la conscience... Bon, il faut être un peu branché sur ce genre de disciplines, sinon je conçois que ça puisse faire sourire. J'avoue que moi-même la danse avec les cocotiers, les oiseaux et le sable... (authentique).

La ville était prévue au départ pour accueillir 50 000 habitants. Ils sont aujourd’hui… 1 800. Et c’est peut-être là que le bât blesse et que la question se pose : 40 ans après, doit-on considérer Auroville comme un échec, à l’aune de son peu de fréquentation ?

J’ai passé une semaine entière à Auroville. C’est trop peu, sans doute pour se rendre vraiment compte, mais j’en garde un sentiment mitigé : j’ai trouvé là le havre de paix que je cherchais, une petite maison perdue au milieu des arbres, la mer pas très loin. J’y ai rencontré des êtres humains formidables, accueillants et généreux, au cœur de très réelles et sincères démarches spirituelles, désireux de faire d’Auroville un modèle d’humanité et s’y employant.

Je pense qu’Auroville a une réelle influence positive sur son environnement, avec notamment une aide à la scolarisation ou l’équipement des villages alentours. La ville et ses infrastructures ont également créé des emplois pour la population locale. Il y a là un vrai projet de vie, un projet écologique, social, humain. Mais…

Mais j’avoue que j’ai été quelque peu dérangée par le déséquilibre que l’on observe un peu partout à Auroville : Il y a là-bas des maisons fabuleuses, grandes, belles, perdues dans la nature, aux architectures parfois fantasques ou spectaculaires. Ceux qui les habitent sont des occidentaux en majeure partie : canadiens, allemands, italiens, français, hollandais, etc… Et les indiens occupent les emplois d’intendance, sont à leur service. Certains jours, au-delà de la fraternité qui a l’air de régner en ce lieu la plus grande partie du temps (ce sont des humains, aussi, il y a des frictions comme partout), je me suis surprise à me demander si ce projet n’était pas après tout une autre forme de colonisation…

Et je n’ai pu m’empêcher de me demander aussi s’il était bien nécessaire d’investir les sommes folles qui ont sûrement été englouties dans l’achat des terres et la construction des édifices communs, en particulier le Matrimandir, pour ce qui n’est somme toute désormais qu’un village de moins de 2000 âmes et donc pas du tout la ville qui était prévue au départ… Même s'il s'agit de donations privées. Je suis un peu perplexe, j’avoue.

Je ne crois pas que je retournerai à Auroville. J'y ai trouvé le calme, un cadre magnifique. Je ne dédaigne pas de trouver un paon perché devant ma porte quand je me lève le matin. J'y ai croisé de beaux êtres qui m'ont parlé avec émotion et sincérité de leur expérience et de leur foi en ce projet que certains accompagnaient depuis l'origine, leurs enfants et petits-enfants nés à Auroville.

paon

Mais ce n'est pas l'Inde. C'est une parenthèse en Inde, une enclave à part et coupée du reste du pays. Si je retourne en Inde, ce sera à Bénarès ou d'autres endroits qui me parlent plus. D'Auroville, je garderai quand même l'image d'un arbre sans âge que je ne connaissais pas : le banyan qui marque le centre d'Auroville, juste à côté du Matrimandir. Cet arbre est symbole d'éternité car quand une de ses branches qui ploie touche le sol, elle y plonge et y fait naître les racines d'un nouvel arbre. Un banyan est donc entouré d'une forêt de ses "enfants" tous reliés à lui et qui vont eux-mêmes s'étendre à l'infini. J'ai trouvé à l'ombre de cet arbre un calme plus grand que dans la chambre de méditation.

Banyan

Et plus proche de la vie de l'Inde que j'aime côtoyer, je garderai l'image de ma petite choupette vendeuse de poissons plein de mouches, sur la route de la mer, que mettait en joie les photos d'elle que je lui montrais sur le petit écran de mon appareil. Ma dernière et plus jolie image de l'Inde.

marchande de poissons